KHNOUM ET LES ORIGINES DE L’HUMANITE

     Les Egyptiens semblent n’avoir guère été intéressés par l’origine des êtres humains. Quelques références, telle l’histoire des larmes d’Atoum-Rê, ont très vraisemblablement été ajoutées, ici ou là et plutôt par acquis de conscience, aux mythes égyptiens de création. Un mythe de création particulièrement structuré existait pourtant; il était originaire de l’île-sanctuaire d’Eléphantine, située près de l’une des cataractes du Nil, à côté de la frontière avec la Nubie. Les prêtres d’Eléphantine vénéraient une divinité à tête de bélier du nom de Khnoum, étroitement liés au Nil et à son limon fertile.

     Khnoum était artisan. Mais à l’inverse de Ptah qui créait les êtres par le simple effet de sa pensée, Khnoum les créait à partir d’argile sur son tour de potier. Gravé sur les murs du temple d’Esnèh, un hymne à Khnoum dit: « Il dirigea le flot de sang vers les os/Qu’il avait façonnés en son atelier de ses propres mains/ Et ainsi le souffle de la vie fut mis en toutes choses. » Le texte poursuit en expliquant comment Khnoum fabriqua le crâne et créa les joues « pour donner forme à l’esquisse ». Il équipa alors les corps d’une colonne vertébrale pour le maintenir droit, de poumons pour respirer, d’intestins pour digérer et d’organes sexuels pour se reproduire. Khnoum ne se borna pas à la création des Egyptiens; il créa également toutes les autres nations. Il donna le coup d’envoi, dans le monde entier, de la prolifération de la race humaine, et les Egyptiens pensaient que « sans interruption depuis ce jour, la roue avance chaque jour, inexorablement ».

      Pour chaque individu fabriqué, Khnoum modelait deux images, l’une pour le nouveau corps humain, l’autre pour son ka, ou esprit vital; cette seconde image continuait d’exister après le trépas de son double mortel. Ces deux mystérieuses entités jumelles émergeaient du sein maternel, neuf mois plus tard, sous la forme d’un enfant.

     Sous cet aspect, Khnoum était aussi directement impliqué dans l’union entre Amon et la mère du roi, célébrée lors de la fête d’Opet. Des inscriptions dans le temple d Louqsor relatent comment Amon prit forme humaine de manière à féconder la reine Moutemwiya, mère du grand pharaon Aménophis III qui régna de 1391 à 1353 av. J.-C. Dès qu’Amon eut accompli son acte de procréation, il ordonna à Khnoum de confectionner deux statuettes, une pour le corps du roi, une autre pour son ka. Ce mythe confortait le statut divin d’Aménophis et ne laissait aucun doute sur l’ordre de préséance entre les deux divinités.

      En réalité, Khnoum était un dieu bien plus ancien qu’Amon. Les prêtres d’Eléphantine confirmèrent cette antériorité en représentant Khnoum doté de cornes fortement spiralées; Amon était parfois également représenté sous les traits d’un bélier mais le plus souvent avec des cornes lisses et à peine courbées. Or les moutons les plus anciennement domestiqués en Egypte avaient des cornes vrillées tandis que ceux qui possédaient des cornes lisses appartenaient à une race moins caractéristique, introduite plus tardivement dans le pays.

      Le long de la vallée du Nil depuis Héliopolis jusqu’à l’île Elephantine, le processur de la création fut constamment remis en question. L’Ogdoade, l’Ennéade, Amon et Ptah étaient les principaux protagonistes des mythes de création, mais de nombreuses autres propositions furent avancées tout au long de l’histoire de l’Egypte. A une certaine époque, à Héliopolis, on disait que le soleil se levait comme un « enfant doré » d’une fleur de lotus sur les eaux éternelles. A une autre époque, le soleil fut représenté par l’oiseau benou. Une version différente de l’histoire d’Amon prétendait qu’une oie géante avait couvé un oeuf sur le tertre primitif; en s’ouvrant, l’oeuf avait creusé un espace au milieu des eaux de Noun au sein duquel le monde avait pu éclore.

       Les Egyptiens ne vénéraient pas de reliques, mais, partout, chaque centre religieux adorait une manifestation tangible de la divinité. A Héliopolis, par exemple, on conservait précieuxement la pierre de benben, dont on disait qu’elle était la semence d’Atoum, fruit pétrifié de sa divine masturbation. Le benben , gravé de symboles solaires représentait à la fois la création et la résurrection. Sa forme le reliait directement aux constructions funéraires des pharaons: les pyramides étaient considérées comme des versions gigantesques du benben et leur sommet était toujours surmonté d’une réplique de l’original. La partie de la pyramide touchée par les premiers rayons du soleil était cette pointe mystique, que les Egyptiens appelaient benbenet et dont on pensait qu’elle avait des propriétés magiques; elle constituait, en effet, la première marche dans l’ascension du pharaon vers le cil où il rejoindrait les dieux. Comme le dit la formule 508 du Livre des pyramides: « J’ai foulé tes rayons et m’en suis servi de rampe pour monter vers Rê ».

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